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Comment traduire physiquement la limite d’un souvenir ? Par le support ? Par le médium ?

Dans la Chambre Claire, Roland Barthes distingue en photographie deux moments qu’il appelle le studium et le punctum.
Le studium, de même racine latine qu’étude renvoie à une information commune d’une photographie.
Il renseigne sur la mise en oeuvre de la photo, le sujet, le contexte social. Ici c’est le côté documentaire, informatif que j’analyse suivant ma culture générale débarrassée d’affects.
Dans une photo, le punctum est un élément qui me touche car j’y projette une part d’affectif. Je m’approprie la photo en la sortant de son contexte (studium) et me rappelle un moment passé.

Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).

Roland Barthes dit “le punctum vient casser le studium” mais il arrive que dans mes photos, au fil du temps, mes souvenirs se mélangent avec les documents et vice versa. Le côté informatif et documentaire nourrit mes souvenirs.
J’établis mes mises au point sur des fragments de paysage mémorisés. Je trie mes signes affectifs, et essaye de créer une sensation de vide, de perte en les isolant. Ce que je ne traite pas est sans hiérarchie,
c’est une circulation entre mes moments de pause. J’associe cette circulation à des moments que je ne montre pas, ceux passés à pédaler. Ces images forment des séquences triés par lieux traitées avec plus ou moins d’importance suivant le médium utilisé. Ces séquences sont découpées puis reliées par mon effort
physique. C’est cet effort que j’essaie d’exprimer sur les murs en rythmant mes photos, dessins et peintures.





Railroad Crossing, Edward Hopper vers 1922-1923


Les peintures d’Edward Hopper me permettent de retrouver des sensations vécues devant un paysage.
Ce sont des scènes représentées que j’aurais pu voir pendant un bref moment. Les détails anecdotiques sont épurés, le cadrage et la lumière mettent en évidence le sujet, l’isole et me place en spectateur dans l’ombre.
Certains paysages sont délimités par des traces humaines, les hommes sont invisibles juste suggérés par des maisons, barrières, pompe à essence...
Dans Early Sunday Morning et Railroad Crossing, je retrouve cette ambiance en suspens d’éléments suggérés et absents qui m’intéresse dans un paysage.

Dans un pays incertain, ils se tiennent, les hauts venteux à figure de monstres, les terribles chemins des marais ; la force des montagnes, de ces hauts brumeux coule et descend, coule sous les champs.
Non loin d’ici, c’est non loin d’ici que s’étend le marécage caché sous les lambeaux du givre des forêts...
Une forêt aux rudes racines, qui enténèbre les eaux... Chaque nuit, un étrange prodige, on voit des flammes dans les flots et nul enfant des hommes n’a jamais sondé ces gouffres...

Description du marais de Grendel, Beowulf

De plus, la touche réaliste de Hopper permet de me projeter dans une vue possible. Sa touche réaliste me laisse la liberté de rentrer et d’interpréter ses tableaux. La lumière de ses tableaux, ses cadrages sont les moyens utilisés pour matérialiser une vision. Ce n’est pas forcément ce qui saute aux yeux (le geste) qui m’émeut mais ce que je ressens dans la construction de ses tableaux.

Le début et la fin de toute activité littéraire est la reproduction du monde qui m’entoure afin de signifier le monde qui est en moi, toutes les choses devant être saisies, reprises, recrées, assimilées et reconstruites dans une forme personnelle et avec des moyens originaux.
Citation de Goethe reprise par Edward Hopper.
 


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